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EMPIRE au Maillon

par Marion - Ambassadrice Carte culture

Crédit photographique : IIPm/Marc Stephan


L’Empire d’une tragédie grecque

Après The Civil Wars et The Dark Ages, Milo Rau, metteur en scène suisse, était au programme du Maillon, scène européenne de Strasbourg le 13 et 14 mars pour la dernière pièce de sa trilogie.

Chaque pièce laisse entendre les destins des comédiens, de différentes nationalités, choisis pour leurs biographies. Une esthétique épurée, une scène dans la scène, un écran sur lequel leurs visages sont projetés en gros plan nous font plonger dans un théâtre documentaire bouleversant. Il y a également une boucle entre les trois spectacles qui se noue autour de la migration en Europe, terre d’accueil et d’échange culturel.

A partir des biographies des quatre comédiens d’origine roumaine, kurde, grecque et syrienne, Empire entremêle le politique et le privé. A quel point la politique marque le destin individuel de chacun et l’inconscient collectif ? Le croisement des biographies telles des tragédies grecques questionne à la fois la mémoire culturelle forgée par la mort, le deuil, la torture et la renaissance mais aussi la fuite. Effectivement, au cours de la pièce, chaque comédien nous raconte son parcours de migration et comment celui-ci a terriblement marqué leur vie. L’usage des documents rend vraisemblable leur témoignage qui ne peut nous laisser indifférent. Sur l’écran situé au-dessus d’un petit studio nous voyons défiler des photos de famille, une photo d’une prison d’Assad où a été enfermé Ramo Ali pendant plusieurs mois, des photos d’hommes morts de torture par le régime syrien dans lesquelles Rami Khalaf espère trouver celle de son frère disparu depuis plusieurs années. Ou bien ce sont des messages vocaux, par exemple les dernières paroles d’un père qui va mourir, qui nous sont dévoilées.

Au cœur de ces matériaux tirés de leur parcours d’exil, le visage de chaque comédien se dévoile finement à nous sur l’écran. L’image cinématographique en noir et blanc permet de mettre en valeur les traits marqués de leur visage, leur regard et l’ombre qui y passait… Quand leurs yeux se remplissaient de larmes, il était difficile pour moi de retenir les miennes. Alors c’est plus qu’une relation frontale qui se met en place entre le comédien et le spectateur, c’est une vraie relation intime et cathartique au cœur de la confidence.

« Bien que dans la trilogie, et donc aussi dans « Empire », je transmette une image plutôt pessimiste de l’humain, et même si j’ai décrit l’ensemble des concepts collectifs, famille comprise, comme infestés de violence ou pervers, ou encore comme des malentendus des plus stupides, il subsiste comme une lumière au bout du tunnel : c’est cet autre, qui écoute. C’est le spectateur qui, pour reprendre une belle expression de « La mort de l’auteur » de Roland Barthes, voit le comédien s’agiter devant lui dans son aveuglement tragique, et qui l’intéresse, qu’il écoute peut-être même plein de sympathie. On ne peut pas connaître plus de rédemption en ce monde » (Milo Rau, dossier de presse d’Empire, juillet 2016).

Marion, ambassadrice Carte culture

Graphisme : Diz—Dard Site web : Sébastien Poilvert