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La vie devant soi au TJP

Interview avec Simon Delattre, par Francesca et Marion - Ambassadrices Carte culture

©Mathieu Edet


En tant qu’ambassadrices de la Carte culture, nous avons eu le plaisir de rencontrer Simon Delattre, metteur en scène de « La vie devant soi », sa nouvelle création qui était présentée du 6 au 8 mars au TJP, Centre Dramatique National de Strasbourg. Formé au Conservatoire d’Art Dramatique de Rennes et à L’École supérieure nationale des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières en 2011, Simon nous présente son parcours et nous parle davantage de son travail d’adaptation de l’œuvre de Romain Gary – signé sous le pseudonyme Emile Ajar – autour de la marionnette.

Tout d’abord, comment est née ta passion pour le théâtre et en particulier pour la marionnette ? 

« Mon intérêt s’est vite dirigé vers la marionnette dès l’âge de 15 ans. À Auray, la ville où j’ai grandi, j’ai participé à un festival de la marionnette, le Festival Méliscènes, et avec mon argent de poche j’ai acheté un billet pour aller voir un des spectacles. J’ai pu connaître l’équipe théâtrale et à partir de ce jour-là une complicité s’est créée et je suis vite devenu un super-bénévole de la compagnie. En échange de mon travail, je pouvais assister à tous les spectacles gratuitement. J’ai donc découvert la marionnette dans ce milieu et cela m’a tout de suite interpellé. A 17 ans je savais déjà que je voulais rentrer à l’école de Charleville-Mézières. Au début de mes études, je n’avais pas de représentation de moi en tant que metteur en scène. Pourtant, j’avais le fantasme du marionnettiste qui fait tout, qui écrit, manipule, met en scène. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de l’importance du collectif et de la collaboration entre artistes. Ensuite, pour mon diplôme, j’ai écrit une pièce de théâtre, que j’ai mise en scène. C’est là que j’ai compris que c’était dans cet univers que je voulais poursuivre ma carrière, un peu comme si c’était le prolongement du spectateur de 15 ans que j’étais, mais maintenant c’était à moi de décider de la suite du spectacle. »

A quel public sont adressées tes créations ? 

« Depuis 2013, j’ai une compagnie, le Rodéo Théâtre et nous avons la particularité de faire des spectacles adressés au jeune public, mais je défends l’idée que le théâtre jeune public c’est pour tout le monde, car même à soixante ans une pièce peut nous toucher. L’enfance est également au centre de mes travaux, non seulement à destination des enfants, mais aussi comme « objet ». J’adore le théâtre de texte et la notion d’histoire. Sur la marionnette j’ai construit mes propres réflexions et obsessions. J’essaie de comprendre comment cet outil peut se mettre au service d’une dramaturgie et d’un choix de mise en scène. »

Et pourquoi alors le roman La vie devant soi ?

« Ce roman a été un choc pour moi. C’est comme quand on tombe amoureux, on ne on ne sait pas tout expliquer. D’un coup je mesurais ce jeu de langage entre je veux dire quelque chose mais je déforme le sens, j’entends des mots mais je leur donne d’autres significations. Ça donne de la tendresse, de la poésie et de la douceur à l’enfance. Cela permet de créer un contraste avec la violence sociale d’un gamin, lâché par ses parents, dont la mère prostituée a été tuée, qui vit chez une femme juive obèse, laquelle aussi s’est prostituée toute sa vie et a vécu dans les camps d’Auschwitz. Mais malgré tout, malgré cette toile atroce, il y a de la beauté. Le thème de l’amour, vu comme seul rempart à la solitude est central. »

Qu’est-ce que la marionnette a apporté à l’écriture de Romain Gary ?

« La narration du roman se fait à l’imparfait, car les choses se sont déjà passées. Dans le roman, il parle depuis son adolescence de son enfance. Mais nous dans l’adaptation, avec Yann Richard, on l’a placé depuis le corps d’un adulte. Les marionnettes s’inscrivent dans cette idée du souvenir. La marionnette est donc une projection de comment Momo se souvient des personnes, avec des détails plus nets que d’autres, des difformités. »

Quels types de marionnettes ont été utilisées ?

« Ce sont des marionnettes habitées, dans le cadre du docteur Katz le manipulateur est à l’intérieur de la marionnette. Mr Hamil est une marionnette manipulée de derrière, car Momo l’a toujours connu assis à une table d’un café en bas de chez lui, donc le corps de la marionnette fait parti de la chaise de la table du café. Pour Momo, il y a une sorte de contraction de l’espace et des personnages. La marionnette va aussi s’inscrire dans une chorégraphie. Le talent de Nicolas Goussef a été mis en avance, c’est un marionnettiste sacrément chevronné. Il était dans la première promo de Charlevilles, il a travaillé avec Philippe Genty notamment. Je lui ai laissé de la liberté, car la question du dialogue entre acteur et marionnette était centrale. Cette relation est ainsi fluide et organique. »

Pourquoi Momo n’était pas une marionnette ?

« Car c’est sa parole qui fait exister tout. Ce sont ses souvenirs, c’est lui qui nous raconte. Pour moi, Momo est l’allégorie de l’artiste en devenir, celui qui va être sauvé par l’art. Dans cette idée, l’œuvre d’art de Momo c’est de raconter sa vie. C’est aussi pour ça que l’espace scénique n’est pas pendrilloné. On montre le théâtre, on assume la théâtralité. On voit très clairement que le costume de Mme Rosa est faux. La parole de Momo est tellement puissante qu’elle va convoquer des scènes qui sont au présent et incarnées. C’est un aller-retour entre narration et incarnation et entre théâtralité et au-delà de la théâtralité. Il y a tout un travail de dramaturgie aussi là-dessus, on montre et éclaire le plateau. Momo revit son passé au premier degré, sans distance temporelle, telle qu’il s’en souvient. Les marionnettes déforment donc cette réalité. »

Quel rôle joue la musique dans le spectacle ?

« En termes de dramaturgie, Nabila incarne une prostituée qui chante. Elle est invisible dans la société, du fait de son métier. La musique incarne la prostitution afin de redonner de la valeur aux femmes. Le roman est épique, on contrebalance par des moments de pause, on est dans un rapport de sensibilité au son. Momo est né arabe, c’était donc important d’entendre parler la langue arabe. Cette musique serait donc une petite musique dans la tête de Momo, qui reflète ses sentiments. L’ambiance sonore participe et complète l’espace sonore. Puis, vous pourriez me demander pourquoi Rock n’ Roll Suicide ? Nabila et moi avons une grande passion pour David Bowie et cela coïncide parfaitement avec l’histoire. « Prends une cigarette, mets-la dans ta bouche » : Momo est en train de fumer la dernière cigarette du paquet de son père, qui est venu le chercher pour le récupérer et qui est mort devant ses yeux. Ce passage marque sa transition à l’âge adulte. »

Pour conclure, « est-ce qu’on peut vivre sans amour » ?

« Comme dirait Momo, il faut aimer. On peut se dire que l’amour c’est en recevoir, mais peut-être que ça existe encore plus quand on en donne. »

Un grand merci à Simon Delattre pour sa disponibilité et son travail incroyable.
Marion Fouquet et Francesca Ferrari, ambassadrices Carte culture

Grâce au dispositif missions professionnelles ALL-SHS de l’Institut de Développement et d’Innovation Pédagogiques (IDIP), la Carte culture propose aux étudiants de devenir des « Ambassadeurs Carte culture ». Se glisser dans la peau d’un spectateur et faire part de leur expérience culturelle : la Carte culture par les étudiants, pour les étudiants !

Graphisme : Diz—Dard Site web : Sébastien Poilvert